La raison et la foi
Un athée interpelle un croyant : “Comment peux-tu suivre aveuglément des lois écrites il y a des millénaires sans jamais les remettre en question ?”
Le croyant sourit : “Qui t’a dit que je ne les remettais pas en question ? La vraie question, c’est : est-ce que toi, tu questionnes vraiment tes propres certitudes ?”
On croit souvent que la religion impose un dogme rigide, étouffant toute réflexion. Mais si c’était exactement l’inverse ? Si le judaïsme, loin d’être une cage, était en réalité une discipline intellectuelle exigeante, où chaque loi, chaque principe devait être pesé, compris et intégré avec logique ?
L’équilibre entre les postulats et l’analyse
Loin de rejeter la logique et la réflexion rationnelle, la pensée juive les érige en principes fondamentaux de l’étude et de la pratique religieuse, comme nous le montrent les sages d’Israël, imbibés de cette approche cartésienne. Contrairement aux idées reçues qui voudraient opposer foi et raison, le judaïsme encourage la quête intellectuelle et la confrontation avec les textes sacrés. Les sages eux-mêmes affirment que D.ieu n’a pas donné une Torah qui irait à l’encontre de la logique humaine[1]. Bien au contraire, elle s’adresse à l’intelligence humaine et invite à une réflexion critique. Il est temps de déconstruire ces stéréotypes : la réalité de la Torah n’a rien à voir avec les idées préconçues qu’on lui attribue…
La raison au cœur de la Torah
Maïmonide (1138-1204), dans son Guide des égarés, consacre de nombreuses pages à démontrer que la Torah est fondamentalement compatible avec la raison. Pour lui, il est inconcevable que D.ieu exige de l’homme une foi aveugle et dénuée de discernement. Il affirme que “l’intellect est le plus grand don de D.ieu à l’homme”, et qu’il doit être utilisé pour comprendre les commandements divins. Cette approche est partagée par d’autres penseurs médiévaux, notamment Rabbi Yéhouda Halévi dans son Khouzari, qui établit que la Torah a pour but d’élever l’homme en accord avec la raison naturelle.
Rabbi Salomon ibn Gabirol et Rabbi Bahya ibn Pakouda (Rabbénou Bé’hayé), l’auteur du célèbre ‘Hovot Halévavot, ajoutent que la foi juive repose sur un équilibre subtil entre la tradition et la réflexion autonome. Là-bas[2], il insiste tout particulièrement sur la nécessité de comprendre les principes fondamentaux de la foi avant de s’y engager pleinement. Une fois la véracité de la Torah actée, et suivant la tradition de nos aïeux, on peut s'y consacrer dans un oubli total de soi. C’est ce que démontre l’exemple de Rava dans le Talmud[3] qui, absorbé par son étude au point d’en oublier ses besoins physiques, ne remarquait même pas que le sang d’un de son doigt était en train de couler, pressé sous sa sandale. On se souhaite tous une telle passion pour la Torah…
Mais cette dévotion totale n’est pas une soumission aveugle dénuée de fondement : elle est le fruit d’une compréhension profonde qui permet de se donner entièrement à la Torah, sans aucune distraction.
Salomon et l’énigme de la vache rousse
Un exemple frappant de cette tension entre raison et foi est celui de Chlomo Hamélekh, le roi Salomon, l’homme le plus sage de tous les temps, qui déclara avoir compris toutes les lois de la Torah, à l’exception d’une seule : la Para Adouma (la vache rousse). Ce paradoxe, où une purification est obtenue par un procédé qui en même temps qu’elle purifie l’un, rend l’autre impur[4], est souvent cité comme preuve que certaines lois divines échappent à notre compréhension immédiate.
Cependant, cela ne signifie pas que ces lois sont absurdes. Cela signifie juste qu’elles possèdent une logique propre, qui peut dépasser notre compréhension limitée. La prétention à tout comprendre est souvent le plus grand aveu d’ignorance. Un peu comme la célèbre allégorie de la caverne de Platon où nous percevons une réalité limitée par nos sens et notre intellect, mais une vérité plus profonde nous échappe. La Torah, dans cette optique, est une invitation à dépasser nos perceptions immédiates et à explorer une sagesse qui dépasse l’entendement humain. Maturité oblige !
La philosophie juive et l’autonomie de pensée
Loin de se limiter à une obéissance passive, l’étude de la Torah est un exercice critique et dialectique. Le Talmud regorge de discussions où les rabbins se contredisent, se réfutent et remettent en question les interprétations dominantes. Il n’y a pas de pensée communautariste totalitaire chez nous ; si nous y sommes confrontés aujourd’hui, c’est au grand désarroi de notre maître penseur…
Un exemple frappant est celui de la discussion autour du Tanour chel Akhnaï[5] où une voix céleste intervient pour donner raison à Rabbi Eli’ézer, mais les sages rejettent la preuve pourtant divine, en affirmant que “la Torah n’est pas dans les cieux”. Cela signifie que la loi juive n’est pas dictée par des révélations divines miraculeuses, mais qu’elle appartient aux sages et à leur capacité de raisonnement.
Cela rejoint en partie la pensée d’Emmanuel Kant[6], pour qui l’autonomie de la raison est la clé de la moralité. Tout comme Kant rejette une obéissance aveugle aux dogmes car ils seraient la raison d’être d’un totalitarisme figé, le judaïsme ne se satisfait pas d’une observance passive des commandements : il exige compréhension, questionnement et adaptation au contexte. Cependant, une distinction fondamentale s’impose : alors que Kant fonde l’éthique sur la raison humaine autonome, les maîtres d’Israël ancrent la morale dans une Torah transcendantale et divine, indépendante de la subjectivité humaine. Là où Kant n’est pas épargné de l’erreur, les sages d’Israël sont sûrs que leur vision puisée de la Torah est véridique. Le point commun reste, néanmoins, que cette Torah, bien que divine, doit toujours entrer en résonance avec la raison humaine, qui en est l’instrument de compréhension et d’application.
Un judaïsme de la responsabilité
L’un des plus grands dangers d’une approche religieuse dépourvue de réflexion est le suivisme aveugle. De nombreuses figures rabbiniques ont insisté sur le fait que la foi juive ne doit jamais être un refuge contre la pensée critique, mais au contraire un cadre qui exige étude, questionnement et engagement actif.
Rav Eliahou Dessler met également en garde contre le danger d’une pratique religieuse mécanique et sans réflexion. Dans Mikhtav Mé Eliahou, il écrit que “le service divin qui repose sur l’habitude et non sur la réflexion manque de vitalité. Seule une foi ancrée dans l’intellect et le cœur peut mener à une véritable élévation spirituelle.”[7]
Rav Avraham Its’hak Kook explique dans Orot Hakodech[8] qu’une “crainte de D.ieu qui étouffe l’intellect n’est pas une crainte pure. La véritable crainte céleste enrichit l’esprit et élève l’âme.” Il enseigne ici que la foi ne doit jamais être un frein à la réflexion, mais un moteur qui pousse à approfondir la compréhension divine.
Rav Joseph B. Soloveitchik souligne dans Halakhic Man[9] que “L’homme halakhique ne vit pas dans un univers de soumission passive mais dans une confrontation constante avec la loi divine qu’il explore et approfondit par l’intellect.”
Ainsi, le judaïsme n’est pas une religion de l’obéissance passive mais une tradition qui exige étude, réflexion et participation active. Loin d’être une entrave à la pensée critique, la Torah invite chacun à une quête de vérité continue où la foi et l’intellect avancent de concert…
Dans cette optique, le rôle du rabbin n’est pas d’être un gourou infaillible, mais un guide qui éclaire et oriente. Le Gaon de Vilna affirmait que “celui qui ne doute jamais est celui qui ne réfléchit jamais.”[10] L’homme religieux doit donc constamment confronter la sagesse de ses maîtres avec son propre raisonnement et son intuition morale.
Dans son commentaire sur la Michna, Rabbi ‘Haïm de Volozhin explique que lorsqu'il est dit “Baigne-toi dans la poussière de leurs pieds”[11] (c'est-à-dire, sois humble et mets-toi dans la position de l'élève prêt à tout recevoir de son maître), cela ne signifie pas une soumission aveugle ou irréfléchie. Au contraire, il précise que “l'élève ne doit jamais appliquer aveuglément les décrets de son maître s'il a des objections à leur encontre. Parfois, la vérité se trouve avec l'élève et non avec le maître.”
L’humilité et l’obéissance ne sont donc pas des excuses pour ne pas questionner ou ne pas chercher à comprendre. Il n'est pas question de suivre aveuglément, mais de chercher la vérité avec un esprit ouvert et critique. Avis aux adeptes de la hiérarchie rigide : aujourd’hui, il est devenu facile, voire même banal, de déranger un rabbin pour tout et n'importe quoi, y compris des questions qui n'ont rien à voir avec ses compétences rabbiniques au lieu de prendre la peine de réfléchir soi-même. Cette soumission est souvent le fruit de la paresse, de la peur d'exercer son libre arbitre ou pire encore, du refus d’assumer ses responsabilités. Rien de Lechem Chamaïm donc…
La Torah et la raison, un dialogue ininterrompu
En fin de compte, la Torah ne demande pas une soumission aveugle, mais un engagement intellectuel profond. Elle se veut un dialogue entre l’homme et D.ieu, entre la tradition et la raison. Comme le soulignait Maïmonide, la plus haute forme de service divin est celle qui repose sur la compréhension et non sur l’obéissance aveugle. Un judaïsme authentique est donc celui qui allie rigueur intellectuelle et fidélité aux principes divins, où chaque individu est appelé à devenir un acteur responsable et éclairé de sa propre foi.
[1] Traité Brakhot 33 ; Maïmonide, Guide des égarés, 1, 2 ; Khouzari, chap.2
[2] Char Y’houd Hamaassei, chap. 1
[3] Traité Chabbath, p. 30
[4] Traité Yoma 75
[5] Traité Baba Métsia 59
[6] Critique de la raison pratique (1788) et dans la "Fondation de la métaphysique des mœurs" (1785).
[7] Vol 3, p. 289
[8] Vol, 2, p.353
[9] P.99
[10] Voir aussi Biour Hagra Deutéronome 4, 9
[11] Chap.1, 5